Journal d’un commando perdu @Conflit
Le choc du froid me frappe avant même que mes pieds ne touchent le sol. Ici, l’air est un couteau. Il s’infiltre sous la peau, mord les os, fige les pensées. Le paysage est pâle, presque mort, noyé dans une lumière blafarde qui ne réchauffe rien. On m’a tiré hors de l’avion sans un mot, sans un regard. Je ne suis plus un homme, seulement un poids à déplacer.
Mon visage me lance. Chaque pulsation rappelle les coups reçus, la chair gonflée, l’œil à moitié clos. Je sens le sang séché tirer sur ma peau. Quand je respire, une odeur âcre me prend à la gorge : le gazole. Il imprègne tout ici. Le sol, les murs, mes vêtements. Une odeur de machine, de prison improvisée, de lieu où l’on ne vit pas longtemps.
On me retient dans un hangar ou une pièce sans âme, je ne saurais dire. Les murs suintent le froid et l’humidité. Le silence est trompeur, seulement brisé par le goutte-à-goutte lointain et le ronronnement d’un générateur. Je m’assieds, ou je tombe — la différence m’échappe. Mes mains tremblent, pas seulement à cause du froid.
J’attends. Je ne sais pas quoi. Une voix, un visage, un signe que je ne suis pas totalement effacé du monde. Mais rien ne vient. Les minutes s’étirent, cruelles, et avec elles une certitude s’installe lentement : je ne reverrai peut-être jamais un visage familier. Les traits aimés que je serrais autrefois dans mes bras semblent appartenir à une autre vie, à un autre homme.
L’espoir s’effrite, morceau par morceau. Pas dans un cri, pas dans une révolte. Juste un épuisement profond. Ici, dans ce froid qui sent le carburant et l’abandon, je comprends que survivre ne sera plus une question de courage… mais d’endurance face au vide.